texte libre de Bernard Lancourt, publié par inlibroveritas

Après la reconstitution du crime, nous retournons au salon. La baronne y fait servir le thé. Elle reprend son petit tête-à-tête avec le juge Navel. Les autres participants échangent leurs impressions. Girodot s'approche de moi. Tout en avalant une gorgée de thé, il me dit :

« Morsirisse, en a-t-on fini ? »

En a -t-on fini ? Je me pose la même question. Je me pose la même question dans ce riche salon. Je me suis posé la même question dans les tranchées. En a-t-on fini avec la mort ? En a-t-on fini ? Jamais. Pourtant, de mon côté, j'en aurai bientôt fini. Je suis las de poursuivre la mort, comme elle fut lasse de me poursuivre. Je lui rends la politesse. L'affaire de Valfort sera ma dernière affaire.

« Oui, commissaire.

- Ne m'avez-vous pas promis de me dire qui est l'assassin ?

- C'est exact. Je vous le dirai bientôt. Aujourd'hui.

- Vous me mettez au supplice ! Que désirez-vous faire maintenant ? Le juge ne peut s'éterniser ici… Il désire s'en aller…»

Moi aussi je désire m'en aller. Je désire m'en aller respirer l'air des montagnes. Baigner mes poumons dans l'oxygène. Baigner mon cerveau dans le silence. Je désire oublier ce que je sais. Ce que j'ai découvert. Je désire oublier ce que j'ai mis tant de temps à rechercher. A trouver. A prouver. Je désire oublier où je suis. Qui je suis. Ce que je suis. Ce que je ne suis plus. Ce que je suis devenu. En fait, je ne désire rien.

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